Il peut être utile de rappeler ce qu'est un scriptorium. Un scriptorium est ce lieu, où autrefois, dans les monastères, les moines élaboraient ces magnifiques reliures que nous pouvons encore admirer dans les bibliothèques.
Or il se trouve que deux moines échappés d'une de ces officines se sont glissés parmi les Lieurs, à savoir les ci-nommés Frère Johannès-Francus (plus connu sous le sobriquet de Jean-François), et Frère Camillus (plus connu sous le patronyme de Camille), desquels nous avons pu soustraire quelques images de leurs travaux.
"L'antiphonaire" de Jean-François...
...un antiphonaire, ou un graduel, peut être un psautier, mais ni un évangéliaire, ni un sacramentaire, encore moins un lectionnaire, etc...on s'y perdrait un peu à travers tous ces termes liturgiques, qui ont au moins en commun de désigner des ouvrages impressionnants, et souvent magnifiques.
Ainsi, l'ouvrage qui nous est proposé par Jean-François serait plutôt un graduel. Un graduel est généralement un ouvrage de grande taille (env. 42x33 dans le cas présent) qui était utilisé par les chantres groupés autour du livre (d'où son envergure) posé sur un lutrin. La musique était notée en grégorien, avec la notation carrée.
La réalisation d'une reliure pour cet ouvrage posait un certain nombre de défis; et d'abord un défi "de taille", vu la dimension de l'ouvrage. Couture grand format, endossure colossale, nerfs sur-dimensionnés, autant de problèmes spécifiques que Jean-François a su relever.
A cela s'ajoute la surface gigantesque de peau (box de veau ou vachette, env 0,35 m2) qu'il a fallu manier, façonner et traiter pour réaliser la couvrure.La figure ci-contre montre les équipements complémentaires inhérents à l'usage de l'ouvrage: bretelles cuir avec boutons de fixation pour la fermeture, coins de cuivre de protection aux angles, renforcement en cuivre de la base pour la pose sur le lutrin.
La photo la plus à droite avec la règle montre l'envergure de l'ouvrage.
Un vrai défi pour un relieur amateur.
La "lettrine" de Camille
L'ouvrage présenté dans cet article: "Jeanne de Vixouze", écrit par Bruno Gontier*, censé se passer au XIVème siècle dans un village reculé d'Auvergne, est l'histoire d'une amitié naissante entre une jeune paysanne et une jeune châtelaine du pays. Mais lorsque cette amitié deviendra amour, dans ce pays rude corseté par les conventions, la vie ne sera alors plus possible ni pour l'une ni pour l'autre...
Camille choisit d'illustrer cet ouvrage au premier plat par une "lettrine" inspirée des décors flamboyants des manuscrits médiévaux. Sur un fond de dorure à la feuille d'or, Camille dispose les éléments de la lettrine, à savoir les lettres J, V qui sont celles du titre, et qui se prolongent par des motifs animaliers ou floraux.
Suivant une technique qu'il a déjà proposée et souvent utilisée sous le nom de "sertissage arrière", technique qui consiste à pousser le cuir de couvrure par l'arrière, la couche avec or est ramenée vers l'avant; les vides ainsi créés étant comblés par un "négatif" des pièces de couleur.
La lettrine ainsi montée est disposée dans un décaissement de la couvrure, qui est un cuir ciré blanc. La coupe précise des pièces du "puzzle" est assurée par découpe laser, qui autorise une bonne précision.
Le cadre ci-dessus réunit un ensemble de détails de l'ouvrage: un gros plan sur la lettrine de 1er plat, un détail du dos avec auteur et titre, une mini-lettrine en forme de 2 cœurs au second plat, la tranchefile faite à partir d'une chaînette de pacotille, et les garde-couleurs en papier rouge velouté avec charnière.
* Bruno Gontier, auteur de l'ouvrage, est le fils de Camille Gontier, rédacteur en chef du blog et de cet article en particulier